
Francis Marmande, hommage
Actualité
Journaliste et professeur de lettres, musicien et critique littéraire, dessinateur et fan inconditionnel de tauromachie, Francis Marmande est, comme une évidence, mort un jour de fête, le 25 décembre dernier. Pour ses contemporains (les hyper-boomers), il a été l’un des meilleurs chroniqueurs de cette époque improbable où l’immense foisonnement créatif (pop culture, Nouvelle vague, Nouveau roman, jazz puis disco et funk, rock etc) venait conjurer les tragédies du siècle. Durant toutes ses années passées à la rédaction du Monde, il aura en effet accompagné, d’une plume inimitable et généreuse, les grands moments de la vie culturelle. Pour les plus jeunes, il représente une porte d’entrée vers les arts et la culture telle qu’elle devrait toujours être pensée, comme un pont entre les imaginaires et un espace de liberté. A propos du jazz (il critiquait cette appellation qu’il jugeait commerciale, institutionnelle et bien éloignée de ses racines noires africaines), il a écrit que ses musiciens étaient “des passeurs, passeurs entre ancien et moderne, entre Afrique et Europe, entre sacré et profane, entre spiritualité et combats”. C’est cet engagement humaniste que retiendront les éditions Descartes & Cie, où Francis Marmande avait publié deux ouvrages, La Perfection du bonheur et La Police des caractères, qui livrent le regard d’un des meilleurs moralistes des 50 dernières années.
Francis Marmande était aussi un homme de contradictions, exprimant une complexité conceptuelle, ce qui est plus rare à l’heure des algorithmes et du prêt-à-penser prédictif et polarisé. On le rangerait volontiers à gauche mais son propos était surtout anticonformiste et on le retrouvait libertaire quand il défendait la musique improvisée du free jazz, nourri par les traditions multiples et l’empreinte personnelle du musicien. Il avait une plume acérée, des opinions tranchées et souvent définitives mais respectait tous les acteurs du débat public et affichait une certaine curiosité bienveillante pour tout, une ouverture d’esprit exigeante (comme lorsqu’il croquait le dessinateur du Figaro Jacques Faizant). Il était révolté par la souffrance de l’esclavage et faisait plus généralement mémoire des crimes de l’Histoire. Il était probablement progressiste mais défendait volontiers la corrida ainsi que tous les folklores traditionnels face à la marchandisation de certains événements culturels.
Enfin, et c’est sans doute la raison pour laquelle sa mort a suscité tant d’hommages dans les milieux qu’il a parcourus, Francis Marmande mettait beaucoup de poésie dans des articles qui n’en demandaient pas tant (nécrologies, critiques musicales, reportages etc…). En revenant en 2020 sur le concert mythique et sous l’orage de Miles Davis à Vienne (Isère), lors du festival de 1989, il avait décrit le départ en voiture de l’artiste par ces mots : “à l’instant même où il claque la portière, la pluie cesse d’un coup sec. Ciel aussi vide qu’espaces infinis…” Des festivaliers aux musiciens, des mélomanes aux simples curieux, tous lui doivent reconnaissance. Descartes & Cie aussi.
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